Comment notre infrastructure numérique aide d’autres monnaies locales à émerger ?
Depuis quelques mois, La Cigogne ne se contente plus de gérer sa propre monnaie dans le Haut-Rhin. Elle est devenue un référent technique pour d’autres projets en France et en Europe. Yves, membre actif de l’association, est allé à la rencontre de trois initiatives : le Tikatsou à la Réunion, Gure Moneta au Pays Basque Sud et le SouRiant dans l’Aude. Retour sur ces accompagnements et les défis techniques et humains qu’ils soulèvent.
Hélène : Yves, tu reviens de plusieurs missions d’accompagnement pour d’autres monnaies locales. Peux-tu nous dresser un panorama de ces projets ?
Yves : Oui, nous accompagnons actuellement trois structures très différentes.

D’abord, le Tikatsou, une monnaie émergente sur l’île de la Réunion qui a lancer officiellement sa monnaie le 22 avril dernier. Il s’agit de la première monnaie locale à avoir solliciter l’expertise de La Cigogne.

Ensuite, Gure Moneta « Notre monnaie » en langue basque (nom provisoire), un projet ambitieux qui vise à couvrir à terme les cinq provinces du Pays Basque Sud (Espagne). C’est sans doute le projet le plus structurant sur lequel nous travaillons.

Enfin, le SouRiant, une monnaie existante depuis 10 ans dans la Haute-Vallée de l’Aude. Ils ont lancé le numérique il y a quelques années sans réussir à le déployer massivement. Notre mission est de leur partager nos outils et nos process pour relancer la dynamique.
Hélène : Comment ces projets ont-ils entendu parler de La Cigogne ?
Yves : La réputation de notre infrastructure numérique se propage dans l’écosystème des monnaies locales. Pour le Tikatsou, c’est Dante Edme-Sanjurjo, Fondateur de l’Eusko au Pays basque Nord, aujourd’hui consultant expert en déploiement de monnaies locales. Le lancement à venir très prochainement se fera directement avec les deux moyens de paiement, billets et numérique.
Pour le SouRiant, le lien s’est fait par l’intermédiaire d’un interlocuteur en commun, Cylaos, qui gère pour notre compte l’outil d’émission en monnaie locale CigoPay.
Enfin, pour le Pays Basque Sud, le projet est né initialement d’une volonté de créer un système d’échange inter-entreprises (type barter), inspiré du WIR suisse ou du Sardex en Sardaigne. Dans un premier temps, ils ont décidé de lancer d’abord une monnaie locale à l’identique de La Cigogne ou de l’Eusko au Pays Basque Nord, mais aussi à vocation transfrontalière. C’est également Dante Edme-Sanjurjo qui a fait le lien avec nous.
Hélène : Concrètement, que leur apportez-vous ? Est-ce juste une installation technique ?
Yves : C’est bien plus que ça. Nous déployons notre « modèle Cigogne » qui repose sur deux piliers : CigoPay (basé sur Cyclos) pour la monnaie numérique et la gestion des billets, et Dolibarr pour la gestion associative et comptable (prospection, adhésion, gestion).
Mais la vraie valeur ajoutée, ce sont les processus. J’ai développé des fiches de procédures détaillées, des check-lists étape par étape pour chaque processus (adhésion d’un professionnel ou d’un particulier, émission réccurente ou ponctuelle, etc). L’objectif est qu’une fois formés, ils soient autonomes. Nous avons également développer avec Prestalidaire (notre interlocuteur pour Dolibarr) la possibilité de réaliser indifféremment des prélèvements automatiques aussi bien en euros qu’en monnaie locale, ramenant ainsi au même niveau la « banque » monnaie locale avec celles en euros.
Hélène : Tu as mentionné une anecdote particulière au Pays Basque Sud concernant le cadre légal. Peux-tu nous en dire plus ?
Yves : Ça a été la surprise du jour de mon arrivée ! La France est l’un des seuls pays à avoir un cadre légal clair pour les monnaies locales (depuis la loi sur l’ESS de 2014), ce qui n’est pas le cas en Espagne. Les autorités bancaires espagnoles ont imposé, juste avant le démarrage de notre formation, de diviser la première zone d’expérimentation prévue en deux périmètres distincts, obligeant techniquement à créer deux monnaies différentes.
En une matinée, avec Dante et Cylaos, nous avons dû imaginer et adapter l’architecture : nous avons créé sur leur serveur deux espaces distincts pour deux monnaies distinctes. Un utilisateur peut ainsi avoir deux « portefeuilles » (un pour chaque zone) et recharger automatiquement celui de sa zone de résidence, tout en pouvant recharger l’autre ponctuellement lors de ses déplacements. Cette flexibilité technique est la démonstration de la capacité de nos procédures à s’adapter aux réalités locales.
Hélène : Ces accompagnements vous ont-ils aussi fait évoluer en interne ?
Yves : Absolument. Cela nous a forcés à formaliser nos propres pratiques. J’ai créé des supports de formation et des guides de procédures que nous utilisons maintenant au sein de l’équipe Cigogne.
De plus, gérer des adhésions en lot pour le Pays Basque (ils ont récolté 80 dons préliminaires sur le première semaine) nous a permis de développer des méthodes d’importation de données en lots sur nos outils. Demain, quand nous devrons gérer une grosse campagne d’adhésions après un événement, nous seront prêts. C’est un transfert de compétences gagnant-gagnant.
Hélène : Quel est l’avenir de ces trois collaborations ?
Yves : Pour le SouRiant, nous avons finaliser une première phase de formation dans le cadre d’une sous-traitance pour l’Institut des Monnaies Locales à Bayonne. Pour le Tikatsou, l’accompagnement se poursuit en visioconférence à la demande, au cas par cas rencontré depuis leur lancement.
Quant au Pays Basque Sud, la campagne de dons se transformera progressivement en adhésions réelles pour un lancement prévu fin 2026. L’infrastructure en cours d’installation se fait sous le regard de l’Eusko au Nord qui souhaite à terme, faire également évoluer certains de leur outils et de leurs procédures.
Ces expériences confirment que La Cigogne a développé une expertise reconnue. Nous devons cependant rester vigilants : accompagner demande du temps et de l’énergie. À l’avenir, nous conditionnerons peut-être nos aides à la maturité numérique et humaine des projets demandeurs. Une monnaie locale, ce n’est pas seulement un outil, c’est avant tout un projet humain et territorial.


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